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Claudia Jones, une femme noire, communiste, militante… et oubliée

Née dans les Caraïbes, émigrée aux Etats-Unis et exilée à Londres, cette militante pour les droits civiques est enterrée à Londres de gauche

Quartier paisible du nord de Londres, Highgate n’accueille que peu de touristes. Ces derniers mois, ceux qui grimpaient la colline pour accéder au « village » venaient principalement pour visiter la  mausolée de fortune de Michael Michael , une des célébrités à résider dans la pièce, tout comme Kate Moss ou Jude Law. Décès le jour de noël 2016, le chanteur est intronisé au cimetière d’ hautegate  , petit père Lachaise victorien qui a aussi les dépanneurs du guitariste gueule de marbre aussi hirsute que grandiose:  celle de Karl Marx .

Inhumé en 1883, l’auteur de  Das Kapital  inaugure alors le « coin communiste », l’ultime résidence de plusieurs personnalités inspirées par ses écrits. Sur sa gauche, le touriste ignore souvent une plaque avec sobre, qui porte le nom de Claudia Vera Jones.

Descendante d’esclaves, Claudia Vera Cumberbatch naît le 15 février 1915 à Belmont. Une banlieue au pied d’une colline du nord-est de Port-d’Espagne, sur l’île de Trinité, à 7.500 kilomètres de la rivière natale de son compagnon d’éternité. Aujourd’hui, l’actuelle capitale de la Trinité-et-Tobago est le centre économique des nations les plus prospères des Caraïbes.

Dans les années 1910, les parents de Claudia font face, comme toute la région, à la chute du cours du cacao, impacté par la Première Guerre mondiale. En 1924, pour échapper à la misère, la famille Cumberbatch grimpe dans un bateau en direction de New York. Ou, dans le quartier d’Harlem, en pleine Grande Dépression, les conditions de vie ne sont pas les meilleures.

Claudia Jones, vers 1950. Domaine public, via  Wikimedia commons .

Professeur d’études africaines à l’Université de Cornell,  Carole Boyce-Davies , elle aussi, est originaire de Trinidad, où elle s’échine à raviver la mémoire de la grande dame, notamment à travers un livre:  Gauche de Karl Marx .  « Comme beaucoup de femmes de l’époque, la mère de Claudia travaillait dans l’industrie du textile , explique-t-elle. Elle cousait et travaillait sur les machines à l’usine. Elle devait que très peu de pause et de repos. Comme plusieurs femmes, elle s’est épuisée. Elle est tombée morte au travail, à seulement 37 ans. »

Rapidement, Claudia, elle aussi, connaît des problèmes de santé. En face de l’appartement familial, un symbole de conditions d’hygiène sordides dans lequel Claudia contracte une tuberculose qui abimera ses poumons à vie. Rapidement, Subvenir aux besoins de la famille, Cumberbatch arrête les études et travaille dans une chapellerie féminine. Son second emploi, comme assistant de journaliste au sein d ‘un média noir, crée une vocation, par un terreau politique fertile. « Le Harlem de l’époque tirés de personnes dénonçant les conditions de vie des afro-américains,  poursuit l’historienne.  Vous êtes à la recherche de pièces de monnaie. Elle a raconté qu’elle était surtout attirée par ceux qui ont un discours de gauche. »

Les « Scottsboro Boys » et le Maccarthysme

Comme beaucoup de jeunes noirs par les conditions de leurs semblables, Claudia a rejoint de l’Association nationale pour la promotion des personnes colorées, organisation principale de défenses des droits civiques. La  NAACP  se saisit d’un exemple de l’affaire des « Scottsboro Boys », nom donné à des jeunes noirs accusés d’avoir commis un viol de deux blancs dans l’État d’Alabama. Lors du procès expéditif, ils sont condamnés à mort.

Comme dépeint dans  Loving , le film de Jeff Nichols, le Parti communiste américain, aussi, envoyé des avocats pour défendre les victimes afro-américaines. Grâce aux communistes, aux accusés échappent à la peine de mort, aux cinq absurdes de prison. « Sur cette affaire, le PC a plus de sérieux que la NAACP , assure Boyce-Davies. Claudia a indiqué que c’est ce qui est à faire en 1936 la Young Communist League, la branche jeune du Parti. »

L ‘année d’ après, Claudia intègre l ‘équipe éditoriale du  Daily Worker  avant de prendre la direction en 1938 de la  revue hebdomadaire , à seulement 23 ans. Lorsqu’elle ne travaille pas, la jeune femme aide son prochain. « Les gens venaient la voir avec un problème d’immigration, de logement et d’essayage de le résoudre , assure-t-on l’expérience. C’est son engagement et son travail qui ont forgé sa vie. Dès qu’un lieu social ou politique prenait place, elle y allait . »

Dans l’ombre grandissante du maccarthysme, c’est pour éviter la surveillance du FBI qui prend le nom de « Jones ». La ruse fonctionne avec un temps, mais Claudia ne parvient pas à se rendre à la citoyenneté américaine. Pour ce faire, elle ne devrait pas assurer un appartement au Parti communiste. Par une éducation caribéenne qui peut paraître étrange, Claudia refuse de mentir. Finalement, les services secrets font le lien.

« Pour la journée de la femme de 1950, elle a prononcé un grand discours , narre l’historienne. Beaucoup de monde était venu voir parler et c’est ce qui a mené à son arrestation .  Elle était accusée d’être une étrangère à renvoyer les États-Unis d’Amérique. Il n’y a pas que les textes intellectuels, mais les messages étaient bien l’abolition du capitalisme. »Au pays du roi dollar, l’idée ne passe pas et Claudia est condamnée à une prison. Dans un premier temps, elle est incarcérée sur  Ellis Island, la petite île à l’entrée de new york où sont les immigrants en attente d’entrée sur le sol américain. De sa cellule, elle aperçoit la statue de la liberté. Transférée dans un pénitencier de Virginie-Occidentale, elle côtoie un pont du PC et des indépendantistes portoricaines. « La prison lui a inspiré des poèmes , renseigne Boyce-Davies. Mais les conditions d ’emprisonnement ont la maladie cardiaque dont elle souffrait. Ça lui a permis de voir sa peine réduite à dix mois, mais elle a été déportée peu de temps après. »

Émeutes et carnaval

Le 7 décembre 1955, trois-cent-cinquante personnes viennent dire adieu à Claudia Jones à l’Hotel Theresa d’Harlem. Foutue à la porte d’un pays où elle vivait depuis vingt-neuf ans, l’activiste ne peut pas non plus retourner chez elle, à Trinidad. Historien britannique option «black histor », Steven Ian Martin explique :«À l’époque, Trinidad était encore une colonie britanniqueLe gouvernement de Londres était terrifié à l’idée d’avoir une Trinidadienne réputée et pétrie d’idéologie marxiste rentrer au pays. Il ne fallait pas qu’elle puisse souffler des idées à la classe ouvrière noire. Ils pensaient qu’au Royaume Uni, elle serait plus facilement contrôlée.» Bien vu. Lorsqu’elle débarque à Southampton, sur les côtes anglaises, Claudia Jones pense être reçue comme son rang de figure communiste new-yorkaise le suggère. Or, le Parti communiste britannique de l’époque n’a que faire du sort des femmes noires. Comme le gros de la communauté caribéenne, elle s’installe au sud de Londres, à Stockwell, puis sur Brixton Road. Si son nom lui permet de reprendre ses activités, Claudia doit travailler et est employée comme secrétaire dans un garage de bus.

Si la loi britannique ne comporte pas de volet ségrégationniste, la société, elle, demeure en partie raciste. Un ancien collaborateur de Jones, Donald Hynes, dépeignait dans un essai le contexte de l’époque: «Dans le bus, les passagers blancs bondissaient de leurs sièges si un noir avait le toupet de s’asseoir à côté d’eux. […] Nombre d’employeurs disaient qu’ils n’employaient pas de noirs. Des propriétaires expliquaient refuser la location d’une chambre parce que les voisins blancs ne seraient pas d’accord.»

«Dans le bus, les passagers blancs bondissaient de leurs sièges si un noir avait le toupet de s’asseoir à côté d’eux.»

Donald Hynes, ancien collaborateur de Jones

C’est dans cette atmosphère tendue que Claudia Jones crée en 1958 la West Indian Gazette, une revue antiraciste et anti-impérialiste, dont les bureaux se situent au dessus d’un barbier et d’un magasin de disques de Brixton. C’est dans cette atmosphère, aussi, et dans la chaleur d’août 58, qu’explosent des émeutes à Nottingham, dans le nord de l’Angleterre et à Notting Hill, un quartier caribéen de l’ouest londonien.

En dehors d’une station de métro, un couple s’engueule. La femme est blanche, l’homme est noir. Une foule blanche intervient rapidement et la brouille conjugale se transforme en grosse bagarre. Cette étincelle met le feu au quartier. Le lendemain, trois cents jeunes, largement issus de gangs de Teddy Boys, attaquent des résidences caribéennes, beuglant des injures racistes. Au bout de près d’une semaine de conflit, cent-quarante personnes sont arrêtées.

Choquée, Claudia Jones dit rapidement vouloir «laver le goût de Notting Hill et Nottingham» des bouches de la communauté noire. «Elle voulait contrer les effets potentiels des émeutes, raconte S.I. Martin. Elle disait que l’art d’un peuple est la genèse de sa liberté.» Sur le modèle des carnavals de Trinidad, Jones et son entourage organisent un «Mardi Gras» au St Pancras Town Hall, près de l’actuelle gare internationale. L’événement, dont S.I. Martin doute de la qualité festive, est néanmoins filmé par la BBC. Certains journaux se plaignent mais la communauté noire est montrée sous un jour positif, quelques mois seulement après les émeutes.

À la gauche de Marx

Abhimanyu Manchanda et Claudia Jones en conférence de rédaction dans les bureaux du West Indian Gazette. Photo avec l’aimable autorisation de abhimanyumanchandaremembered.

Après quelques éditons dans diverses salles londoniennes, le carnaval prend ses quartiers dans les rues de Notting Hill en août 1966. Sans Claudia Jones. Près de deux ans plus tôt, à seulement 49 ans, la «godmother of Black Britain» succombait à une violente crise cardiaque. La veille de Noël. Son compagnon, Abhimanyu Manchanda, un maoïste indien, est alors en voyage en Chine, et quand Claudia ne se rend pas à la soirée de Noël à laquelle elle était invitée, on met du temps à s’inquiéter. Ce n’est qu’au bout de quelques jours qu’on enfonce sa porte pour découvrir son corps inerte.

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